Heurs et malheurs du temps

Par  mfa  mercredi 27 juillet 2005.
 

Il avait fallu plus d’un siècle pour que les Ozois aient enfin - au début des années 1680 - une église au coeur de leur village. Une église dont ils étaient fiers. Une église qui défierait le temps et rassemblerait les paroissiens pendant - au moins - dix générations ... Pierre Arnaud le nouveau curé en était persuadé ...

C’était compter sans les aléas des relations internationales dont les Ozois ne pouvaient même pas soupçonner l’existence. Ils ne savaient rien - mais alors vraiment rien ! - de la coalition des nations luthériennes d’Europe, volant au secours des protestants français persécutés depuis la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

Depuis quelques années, ils voyaient bien les marchands, les médecins et toute l’Intelligentsia protestante de Veynes prendre le chemin de l’exil ... Mais, ils ne fréquentaient pas les docteurs, ni les marchands et encore moins les intellectuels protestants ... Alors, qu’ils restent ou qu’ils partent ... ça les perturbait peu ! Chaque fois que des troupes passaient dans la vallée, ils avaient bien remarqué que les capitaines mettaient beaucoup d’insistance à tenter d’enrôler de nouveaux soldats... Mais Veynes étant une "ville-étape", cela n’avait donc rien d’extraordinaire. Et, de là à deviner que la Guerre de la Ligue d’Augsbourg était commencée depuis mai 1689 ... ?! Ils n’étaient nullement concernés ! Pas plus d’ailleurs que par le ravage du Palatinat, perpétré par les troupes de Louis XIV, pour couper la route aux coalisés luthériens... En avaient-ils seulement entendu parler ? C’est plus qu’improbable .

Là où les Ozois furent rattrapés par la réalité des événements internationaux, c’est lorsqu’au début de l’été 1692, des bruits d’invasion commencèrent à se colporter dans tout le gapençais. On racontait de village en village qu’il y avait des soldats massés de l’autre côté des Alpes ... Qu’ils étaient plus de 40 000 ... ! Qu’ils venaient pour se venger ... ! Mais se venger de quoi ? Ni les Ozois, ni les Veynois n’avaient rien fait à ces gens qu’ils ne connaissaient même pas ?! Ils n’avaient donc rien à craindre ...

En août, ils en furent moins sûrs quand la rumeur annonça que les troupes d’un certain duc de Savoie avaient franchi le col de l’Arche et qu’elles se dirigeaient à marche forcée, droit sur Gap, en brûlant tout sur leur passage ... Là, ça devenait sérieux et ça se rapprochait bigrement ! Et lorsque le 30 août au soir, la nouvelle se répandit que Gap avait été incendié et pratiquement rayé de la carte ... ils n’en menèrent pas large. Gap, c’est juste à côté . Que faire s’ils venaient par ici ? Comment se défendre ? La seule solution était la fuite. Les femmes escaladèrent les marnes le soir même, avec les enfants et les chèvres, pour se cacher dans les brousailles vers la tour Saint Laurent. Plus courageux ou inconscients, les hommes restèrent sur place à calculer ce qu’il faudrait emporter en cas d’abandon du village.

Au matin, ils n’eurent pas le temps de se perdre en réflexions ... Quelques bandes de soldats, mal ou pas du tout encadrés, s’étaient éparpillés dans les environs de Gap à la recherches de nouvelles rapines. Ils venaient de mettre Veynes à sac, pillant, tuant le bétail, incendiant les maisons ... Dès les premières colonnes de fumée, les Ozois restés au village prirent leurs jambes à leur cou ... direction : les marnes.

A peine reprenaient ils leur souffle au sommet du serre des Bondoni qu’ils virent le prieuré de Véras s’embraser ! Enfin arrivés au col de Saint Laurent, tapis dans les genêts et bredouillant quelques Paters, ils assistèrent impuissants à l’incendie de leurs gerbiers au champ de Seime, à la Sacristie, puis à la Rouzié Basse ... et lorsque les flammes montèrent du centre du village :

" - L’église ... ?!" C’était certainement l’église qui brûlait ... Leur église toute neuve ... " - Motte, tu as pris le calice ? " " - S’ils trouvent la secrète de l’église, ils vont prendre l’ostensoire  !" " - A Dieu ne veuille ! Tout le village va brûler !" Tombant à genoux, Arnaud le curé entonna la litanie de tous les Saints de Paradis.

Ce n’est qu’au soir, lorsque la fumée fut dissipée que deux éclaireurs osèrent descendre des serres. Après avoir traversé la Rouzié Soubeyranne sans constater trop de dégâts, ils s’arrétèrent bouche-bée sur la place .

L’église était toujours là ... debout ... intacte ! Elle paraissait même plus grande qu’à l’ordinaire, sur la place "dégagée". Loué soit le Tout Puissant ! les soldats ne s’en étaient pris qu’à la maison seigneuriale et - ce qui n’était pas pour déplaire à certains - l’avait incendiée jusqu’au fondement des murailhes . Il n’en restait qu’un tas misérable de pierres calcinées.

Bien sûr les soldats avaient pillé la secrète et emporté l’ostensoire ... Mais l’église était sauve ... quoiqu’’un peu noircie sur la façade principale.

Lorsque tous furent redescendus au village, Arnaud rassembla ses ouailles pour un Te Deum, plus que jamais persuadé que "son" église tiendrait pour au moins dix générations ... et même peut-être vingt ... !!?

MFA - août 2002