Les paroissiens au début des années 1700

Par  mfa  mercredi 27 juillet 2005.
 

Pierre Arnaud, curé d’Oze a rendu son âme à Dieu, dans sa petite chambre de la cure d’Oze, le 6 décembre 1702, après dix sept ans de bons services. Trois jours plus tard, son remplaçant - Dominique Mazzan de Mison en Provence - est arrivé au village, accompagné de sa soeur Honnorande, venue tenir son ménage. Cest le premier curé dont nous connaissons l’écriture. Jusqu’à son décès le 3 avril 1728, il a rempli des pages et des pages de baptêmes, mariages et sépultures, ponctués des entrelacs de sa signature.

Des pages précieuses pour la connaissance de nos ancêtres, car Mazzan était bavard ... et ne manquait pas une occasion de noter un détail, un métier, un surnom ou la cause d’un décès. Grâce à lui, les Ozois de ce début du XVIIIème siècle s’animent, sortent des pages avec leur kyrielle d’enfants, de cousins ... On croit les voir au quotidien ...

Il y a Domenge Lagier dit "Salut Tous", certainement un jovial qui entamait la conversation avec tout le monde et dont on devait avoir du mal à se débarasser ! Et Jean Pelloux "le Valet" qui a du deviner bien avant les autres que l’enfant que portait Marie Allouis n’était pas l’oeuvre du Saint Esprit ... mais plutôt de son maitre le prieur de Véras ... ! Et Toinette Aurouze "la Bienheureuse", une simplette dont la cervelle s’était arrété de grandir alors qu’elle était encore enfant ... le visage toujours illuminé d’un sourire vide et béat, morte à 64 ansde mort subite, sans avoir pu recevoir les sacrements.

Et voilà Guillaume Marrou, dit " le Bienheureux " lui aussi, mais pour de toutes autres raisons ... Un veinard, sans une canne de terre, qui a hérité à 26 ans du gros domaine de son beau père ! C’est chez lui que son beau frère - un boulanger de Marseille - a rendu l’âme lors d’une visite, à 40 ans, en 1706. Enseveli au tombeau de ses parents, il s’est trouvé - et ce n’est pas une galéjade marseillaise - voisin pour l’Eternité de Jacques Allouis dit L’eau boit" , mort le même mois, d’avoir trop aimé le jus de sa vigne de Puy Bernard ...

Au pied de la Charrière, les Brunet sont "Pataron" de père en fils. Le surnom se transmet avec le métier à tisser ! Il y a tant d’Illy et de Pelloux au village, qu’on est obligé de les distinguer en accolant à leur nom "l’ainé", "le Jeune", "le Cadet" ... d’autant qu’ils s’appellent tous Antoine ou Jean ! Il faut être Ozois pour s’y reconnaitre ... Encore que : tous les enfants d’Antoine Illy l’Ainé s’appelent l’Ainé à leur tour même s’ils arrivent en 5ème ou 6 ème position dans la fratrie. C’est pour ne pas les confondre avec les enfants d’Antoine Illy le Cadet qui sont tous le Cadet à leur tour ... même l’ainé ... !!! Un véritable casse-tête ozois .

La population d’Oze tourne alors aux alentours d’une centaine de communiants. C’est Mazzan qui le dit, dans une lettre à son évêque. Il baptise chaque année une vingtaine d’enfants dont la plupart sont vite ensevelis, infectés par les emplâtres de toiles d’araignées supposés favoriser la cicatrisation de leur cordon ombilical ou emportés par une diarrhée verte au moment du sevrage, alors qu’il n’y a rien pour remplacer le lait maternel tari par une nouvelle grossesse ... Tant de petits corps emportés à la va-vite, sans cérémonie, au cimetière de Véras où personne ne prend la peine de les accompagner, parce que c’est loin et qu’on n’a pas le temps ... et que même les parents s’empressent d’oublier, pour la nouvelle grossesse qui est déjà là.

Parfois et même trop souvent, la mère part elle aussi vers "le tombeau de ses prédécesseurs", emportée par une fièvre puerpérale due aux bons soins de la femme-sage, sans le secours du "Saint Viatique, à cause d’un dévoiement d’estomac". Mais elle est vite remplacée, elle aussi, par une nouvelle épouse, pour prendre en charge les aînés et parce qu’il n’y a rien de pire que d’interrompre la chaîne de la vie. Il faut beaucoup, beaucoup d’enfants pour espèrer en mener un ou deux à l’âge adulte, pour reprendre la terre et assurer la nourriture de parents épuisés par le travail et vieux avant l’âge.

Des acidents ou des noyades au gué du Buêch tuent chaque année nombre d’Ozois dans la force de l’âge. Désolé et impuissant, Mazzan ne peut leur apporter le secours de la religion, comme à ce Jean Motte qu’il enterre en 1723 sans lui donner les derniers sacrements, parcequ’il perdit en même temps la parole et l’entendement, par la chute d’une pièce de bois qui lui tomba sur la tête.

Parfois, il semble même s’excuser d’avoir failli à sa mission de Bon Pasteur. N’a-t-il pas laissé Denis Guillaume dit "la Ruine" s"éteindre tout seul, à cause qu’il mourut de nuit ...

De toute évidence, à sa façon de rédiger les actes, on sent bien qu’il s’est pris d’affection pour ses paroissiens. Oh ! bien sûr, ils sont loin d’être parfaits !

Plus souvent qu’à son tour, il doit baptiser des enfants illégitimes, rappeler à l’ordre le vieux père Anglés qui oublie de faire ses Pâques, tancer Noël Fleur qui traine un peu trop à l’enseigne du Lion d’Or à Veynes ou entendre en confession les simpiternelles histoires de bornes déplacées dans les champs et de ruches de mouches à miel vidées de leur contenu par nuit de pleine lune...

Mais dans l’ensemble, tous sont de bons chrétiens et il s’efforce de les préparer à l’heure des heures, sachant qu’il n’y a rien de plus certain que la mort et rien de plus incertain que l’heure d’icelle ...

MFA - mai 2003