Jean Rabany dit "Crespin"

Par  mfa  vendredi 29 juillet 2005.
 

Dans les greniers de l’Hôtel des Invalides, à Paris, ont été découverts il y a une dizaine d’années, trente neuf registres d’entrée de soldats mis hors service par leurs blessures, entre 1673 et 1796.

Rejetés par l’Armée , car estropiés ou trop vieux , incapables de rentrer chez eux à l’un ou l’autre bout de la France, les vieux soldats étaient le plus souvent réduits à mendier leur pain, là où l’Armée les avait abandonnés. Louis XIV fut le premier, en 1670, à s’apitoyer sur leur sort. Il fit construire à Paris ce qu’on appellerait de nos jours une "maison de retraite pour soldats" : l’Hôtel des Invalides où ils seraient hébergés et soignés jusqu’à la fin de leurs jours.

Lors de leur admission, ces soldats venus des quatre coins de France ont été enregistré : nom, prénom, lieu et date de naissance, nom des parents, métier, situation familiale, état de leurs blessures.

C’est ainsi que 111 394 soldats, en majorité des campagnards, se sont trouvés fichés.

Et parmi ces 111 394 ... j’ai trouvé un Ozois !

Ce Jean Rabany était né à Oze en 1658, à la ferme de Champ Mollet, dans l’unique pièce habitable de l’époque qui est aujourd’hui le séjour de Jean et Marie-Françoise.

Sa famille était une vieille famille ozoise, dont la dernière descendante, Marie Rabny, s’est éteinte en 1946. Celle dont tout le monde a entendu parler sous son nom d’épouse : "la mère Disdier".

A l’époque qui nous intéresse, c’était une famille aisée, grâce au beau mariage du grand père Pol ... qui avait épousé en janvier 1616, Claudonne, une riche héritière du Saix et ses 800 livres de dot quand les autres femmes du village pouvaient péniblement prétendre à 50 livres ...

Fort de sa réputation de "riche" et des bras de ses quatre fils, Claude, Marchon, Charles et Jean, le grand père Pol avait pris en fermage les terres du baron en 1645 et toute sa famille vivait dans l’aisance.

C’est donc dans un environnement relativement privilégié que le petit Jean Rabany a vu le jour en 1658, sans doute dans le lit de noyer à courtines gansées de laine, avec des franges et quatre pendants apporté en dot par la grand mère Claudonne. Il était fils de Claude "l’ainé" et de Blanche, sa femme originaire de Montmaur.

Mais - pas de chance - il était l’avant-dernier de sept enfants. Et de même que son père Claude avait hérité du domaine du grand père Pol en 1669, c’est son frère Jacques "l’ainé" qui un jour hériterait de tout.

Sa position était donc délicate. Quel avenir envisager, sinon celui de "domestique gratuit et à vie" de son frère ainé ? Il trouverait difficilement à se marier, n’ayant ni terres, ni maison ...

Sa mère Blanche décéde en 1679, alors qu’il a 21 ans. C’est le début de la dislocation familiale ... Sa soeur Marguerite épouse l’année suivante un gars de St Etienne en Dévoluy et part avec lui dans les montagnes. Son frère Pierre profite du passage du Régiment de Tirade, en étape à Veynes, pour s’engager dans l’armée ... Guillaume trouve une fille d’Aspres que son père - sans héritier mâle - cherchait à marier à un bon gars qui prendrait sa suite à la tête du domaine. Et enfin, Jacques "l’aîné", épouse en 1687 Geneviève Brochier (de la maison d’Alain Synave)....

Une forte personnalité, la Geneviève ... qui tout de suite prend la maison en main et régimente tout et tout le monde.

A la mort du père Claude, en 1694, il y a fort à parier qu’elle ne prend plus des gants pour exploiter les trois derniers frère et soeurs de son mari.

En 1696, Isabeau décède et Jeanne - la dernière - se marie. Jean se retrouve donc seul de la fratrie à habiter encore Champ Mollet, chez son frère et la Geneviève ... Il a tout de même 38 ans ... ! Il serait temps de voler de ses propres ailes ! Dans le contrat de mariage de Jeanne, le 12 novembre, le notaire précise qu’il est sur le point de partir pour Lyon. Pourquoi Lyon ? Plutôt que Gap ou Grenoble ? Difficile de deviner ...

Il est vraisemblable qu’il y connaissait quelqu’un chez qui arriver. Quelqu’un qui avait du lui trouver un travail. Peut-être ce Rabany, chirurgien de l’Artillerie du Roy à l’Arsenal de Lyon qui sera plus tard témoin de son mariage. Sans doute un cousin éloigné ... ?

On l’imagine aisément, quittant la maison paternelle, un matin de fin novembre 1696, son baluchon sur le dos, une dizaine de noix et un morceau de pain dans la poche ... Se retournant une dernière fois pour regarder la tour ... là où le Grand Chemin descendait dans Girouille au pied du Champ de Doire, avant de remonter sur l’autre rive pour piquer vers Véras ... Pouvait-il imaginer qu’il ne la reverrait jamais ? Et les deux cent kilomètres et quelques de chemins enneigés à travers le Bochaine, le Trièves, les Terres Froides ... Et l’arrivée à Lyon ... ? Quel changement pour lui qui n’avait connu que les deux rues étroites de Veynes ... !

Il faut croire qu’il ne s’est pas trop mal débrouillé, puisqu’on le retrouve "compagnon cordonnier" sur la paroisse de Saint Pierre le Vieux, en 1697. Il s’y est marié, à quarante et un ans, le 9 octobre 1699, avec une Françoise, veuve d’un sellier-bourelier et mère de quatre enfants. Bien sûr, ce n’était pas ce qu’on apellerait un "beau parti" ... mais vu son âge et sa situation, il ne pouvait prétendre à mieux.

Espèrons, au moins qu’il a été heureux ... car ce mariage a été de courte durée. Françoise est morte 10 ans plus tard sans lui avoir donné d’enfants.

Est-ce le chagrin ... ? La solitude, loin de sa montagne d’Oule ... ? En 1711, à 53 ans, Jean s’ engage comme simple soldat dans le régiment d’Infanterie de la Couronne.

Suivant la coutume, il prend un nom de guerre. Alors que certains sont surnommés par leurs camarades, en fonction de leur lieu de naissance : "Dauphiné", "la Roche", "Embrun", "Chateauneuf" ..., de leur métier : "Boulanger", "la Forge" ..., d’une particularité physique : "le Gras", "Ficelle", "le Roux"..., d’un trait de caractère : "Léveillé", "la Raison", "l’Assurance", "la Bonté" ... ou choississent eux-même un surnom poétique : "la Rose", "Printemps", "la Verdure", "Vadeboncoeur", "Beausoleil", "Brindamour", "la Treille", "St Amour" .... Jean Rabany se met sous la protection de Saint Crépin, patron des cordonniers, avec son frère Crépinien . C’est donc, sous le nom de Jean Rabany dit Crespin qu’il sert pendant dix ans dans la Compagnie du Sieur de Nogues, ainsi que porte son certificat.

Il faudrait avoir le temps d’aller rechercher aux Archives de l’Armée, à Vincennes où et comment se sont illustrés son Régiment et sa Compagnie pendant ces dix années ...

Il a du participer à quelques batailles, puisque le 31 août 1721, Jean Rabany dit Crespin entre, à 63 ans, à l’hôtel des Invalides à Paris "ses blessures et incomoditez le mettant hors de service".

Mais, il y restera peu ... Devant le nombre croissant de soldats pensionnaires aux Invalides, il était devenu nécessaire d’utiliser les plus "valides" à des tâches de gardiennage dans les prisons, dans les forts aux frontières, etc ... pour laisser la place aux plus handicapés.

Retapé, Jean est envoyé en juin 1722 dans une Compagnie d’Invalides au château de Sommières dans le Gard, pour surveiller des protestants réfractaires emprisonnés.

Trois ans plus tard, sa Compagnie est détachée pour garder le fort de Salses, à une quinzaine de kilomètres de Perpignan. Il a du y voir la mer pour la première fois de sa vie ... !

Et, sans jamais être revenu à Oze, Jean Rabany est finalement mort le 11 juin 1727, à soixante neuf ans, à l’hôpital de Perpignan, après avoir parcouru - à pied - un nombre incroyable de kilomètres à travers la France ... !

Etrange destinée ...

Marie Françoise - janvier 2001