"la voûte" de St Laurent ou comment est née l’Association des Amis de l’Eglise d’Oze

Par  mfa  jeudi 1er septembre 2005.
 
(JPEG)
Réfection de la "voûte"

En 1993 Oze a du fermer son église par peur de voir la voûte s’écrouler sur ses paroissiens. A cette occasion, les habitants ont pris conscience qu’ il n’est pas de village sans église et ont tout mis en oeuvre pour éviter que le bâtiment ne s’effondre. On serait d’ailleurs tenté de dire : une fois encore ...

En effet, au cours des dix derniers siècles, Oze a vu à plusieurs reprises son église brûler ou sa voûte s’écrouler. Mais à chaque fois, les Ozois ont su trouver le ressort nécessaire pour la reconstruire.

Vers la fin du IXème siècle, les habitants d’Oze, comme la plupart des populations de Provence et du Bas Dauphiné, durent abandonner la plaine et se réfugier sur les hauteurs pour échapper aux invasions. Basées près de Fréjus, des hordes de Sarrasins remontaient régulièrement les vallées, incendiant et pillant villages et récoltes. Bien à l’abri au sommet des "marnes", les Ozois s’installèrent pour une durée qu’ils croyaient provisoire. Les années passant, ils finirent par y construire une petite église vouée à Saint Laurent. Et, bien leur en prit, car le provisoire dura cinq siècles ... Cinq siècles où, en l’absence de textes, on connait peu la vie des Ozois.

En 1472, alors que Louis XI est roi de France et tout risque d’invasion depuis longtemps écarté, la baronne d’Oze donne permission à ses manants de "se rebâtir où bon leur semblera". Munis de cette autorisation, les habitants quittent le village du Moyen Age. Chacun cherche évidemment à se rapprocher de ses terres. Les uns descendent vers le couchant, les autres vers le levant. De part et d’autre des "serres", chacun s’emploie activement à construire : qui le nouvel Oze, qui le hameau de Saint Auban d’Oze. Désormais éclatée, la population continue à se retrouver chaque dimanche dans l’église perchée de Saint Laurent. Trop pauvres ou trop occupés, ni les uns, ni les autres ne se soucient d’un lieu de culte plus accessible.

Mais un siècle plus tard, lors des troubles des Guerres de Religion, au début des années 1570, l’église est incendiée par les calvinistes. Lassés d’escalader pour entendre messe ou enterrer leurs morts, " en lieu hault et mal aysé", les Ozois n’envisagent pas vraiment de la reconstruire là-haut... Et, puisque leur curé est nommé prieur de Véras en 1581 et n’est pas remplacé, ils trouvent plus commode de le suivre ! Avec l’accord de l’évêque, la chapelle du prieuré devient "provisoirement" église paroissiale Saint Pierre de Véras. Et plus personne ne se soucie de l’église Saint Laurent ...

Le provisoire s’éternise, au point qu’en 1608 elle est abattue " jusqu’au fondements des murailhes et sans autel". Les villages alentours ne sont pas mieux lottis ! Partout les Guerres entre protestants et catholiques ont fait des ravages. Les compte-rendus de visites pastorales ne sont qu’une interminable liste de "clocher renversé - crotte (voûte) rompue ou à demy tombée par terre - église toute entière découverte - entièrement tombée, excepté un peu de murailhe". Partout les populations ont "souffert bruslement et saccages de leurs maisons ... toutes les églises du diocèse ont été mises au néant, ez guerres dernières par les huguenots. Il y en a beaucoup qui sont contraintz fère le service divin en des lieux et maisons particulières". C’est le cas du Saix où le service se fait dans une maison "profane". Quand à Chateauneuf d’Oze, " s’ils vullent entendre messe, faut qu’ils viennent à Veine et quand ils vullent faire baptiser leurs enfants ou qu’il décède quelqu’un, vont chercher un prebtre à leurs dépans et le plus souvent, faute d’en trouver, les enfants murent sans baptesme et les décédés sont enterrés comme bestes brutes". A tout prendre, les Ozois sont bienheureux d’avoir trouvé une solution de remplacement à si bon compte et ils ne voient pas l’utilité de construire une église au village puisque Véras "n’est guière loin et que le prieur tient bien tout" sans qu’ils aient à débourser un denier.

Oze passe ainsi un siècle sans curé, ni église paroissiale.

En 1652, un curé est enfin nommé. Est ce lui qui décide la population à construire une église ? C’est vraisemblable. Toujours est-il qu’en février 1682, une habitante lègue par testament : " douze chandelles à la chapelle nouvellement construite". Et le 17 juin 1685, lors de sa visite pastorale, l’évêque visite Véras et l’église d’Oze "bastie depuis deux ou trois ans seulement".

Il aura donc fallu deux siècles, de 1472 aux début des années 1680, pour qu’une église trouve enfin sa place au coeur du village ! Le bâtiment rassemble désormais la population pour tous les évènements tant sacrés que profanes. Spirituel et temporel sont si étroitement mélés à cette époque, que la cellule de base de l’organisation administrative porte même le nom de "paroisse". C’est donc tout naturellement que les réunions des consuls se passent dans l’église, seul bâtiment communautaire. C’est sur sa porte que sont affichés les documents officiels et qu’ils y sont "criés" à la fin des offices, car ils sont peu nombreux ceux qui maitrisent suffisament la lecture pour pouvoir en prendre connaissance.

Quelque peu malmenée par les troupes du duc de Savoie qui ravagent la région en septembre 1692, l’église Saint Laurent est rafistolée, malgré les difficultés financières des paroissiens. A dire vrai, ils l’entretiennent ni mieux, ni plus mal que leurs propres maisons. Ce qui n’est pas toujours pour satisfaire l’évêque qui a un sens plus aigu de la propreté que la plupart de ses ouailles ... En février 1712, il trouve le bâtiment " plus semblable à une écurie qu’à une église", bien que plus présentable que la chapelle de Saint Auban d’Oze où il ne "fait pas de cérémonies à cause de la malpropreté". Que les paroissiens se ressaisissent et rendent au culte "toute la décence qu’il mérite"...

Lors de la visite pastorale d’avril 1788, il n’y a pas grand chose à redire, malgré la pauvreté du lieu : "Nous avons trouvé le maitre autel en assez bon état, les gradins, le tabernacle bois peint et doré. Le devant d’autel en cuir doré indécent en beaucoup d’endroits et rongé par le bas. Il n’y a point de sacristie. Les vases sacrés sont en bon état ... la cuvette de l’aspersion est percée. Le confessionnal tout usé. L’escalier pour monter à la chaire manque tout à fait. La voute a quelques petites fentes en plusieurs endroits".

Cette dernière phrase n’attire pas outre mesure l’attention des Ozois ... Mais, les années passant, "les quelques petites fentes" se font plus nombreuses, puis elles s’élargissent ... Dès 1810, il faut bien se rendre à l’évidence, la bonne volonté et les moyens du bord ne suffiront plus ... Les "quelques petites fentes" sont devenues des "vilaines fissures" bien larges et bien profondes. Il faudrait faire appel à des spécialistes et donc sortir de l’argent. Or, l’argent est ce qui manque le plus aux Ozois ... On parle donc interminablement de ces fentes de la voûte, on en discute en Conseil et dans les écuries, on se dispute même ... On cherche "les moyens les plus convenables pour faire face à la dépense", d’autant que dans le même temps, il faudrait construire un pont sur le Buëch, car "il ne se passe point d’années qu’il ne périsse quelqu’un pour vouloir se hasarder à passer sur de mauvaises pièces de bois ou à gué".

En 1820, on discute encore du moyen de financer des travaux de rafistolage ! On décide de faire appel au Roi, convaincu qu’il "ne refusera pas son aide dans une circonstance où il s’agit de l’intérêt de la Religion". Mais il semble que Louis XVIII n’ait pas répondu ...

En 1854, on discute toujours ... L’architecte du Département dresse un plan et un devis estimatif de 1 800 francs, somme exhorbitante qui dépasse de beaucoup les ressources de la commune - présentes et à venir - puisqu’elle est endettée pour 10 ans afin d’amener l’eau de la source Polingar au village. On vote donc un emprunt exceptionnel et on demande le secours du préfet.

Mais à force de tant attendre des subsides qui ne viennent jamais, le bâtiment craque de tous côtés ... Affolé par ce qu’il découvre, l’entrepreneur, enfin à pied d’oeuvre en juin 1856, demande une nouvelle visite de l’architecte du département, afin d’être à l’abri de toute responsabilité. Son verdict tombe en juillet : " les murs que l’on pensait garder, sont hors d’état de supporter une nouvelle voûte. Soixante ans de tergiversations ont eu raison du bâtiment. Il ne s’agit plus de retaper la voûte ... mais de tout raser et de reconstruire une nouvelle église !

Toute la population aide de son mieux. Qui en faisant un don, qui en prétant de l’argent sans intérêts, qui en transportant les matériaux. En un an la nouvelle église est construite : plus grande, plus haute et surtout plus solide ... du moins en est-on persuadé ...

Et ils en sont fiers de leur église, les Ozois ! En 1878, ils y ajoutent une sacristie derrière le choeur - de leurs mains. Pourtant, il faut bien reconnaitre qu’à cette époque, les femmes sont plus assidues que leurs époux à fréquenter l’église. En dehors des fêtes d’obligation, la plupart de ces derniers trainent tant à bavarder sur la place que l’office est régulièrement fini avant qu’ils n’aient pu entrer dans l’église ! Sans doute le font-ils exprès, car en cette fin de XIXème, il est de bon ton d’afficher un certain anticléricalisme pour se montrer bon citoyen de la République. En 1901, le Conseil Municipal annule même la création d’une taxe sur les chaises - librement consentie par les paroissiens -pour pourvoir à l’entretien du culte, sous prétexte qu’il juge la mesure "antidémocratique et contraire à la Fraternité républicaine" ! Pourtant, ce même Conseil Municipal mettra tout en oeuvre pour retenir en 1907, Marcellin le curé qui menace de se retirer à Veynes si l’on ne fait pas des travaux à la cure. Républicains et laïques, soit ... mais jusqu’à un certain point, tout de même. Un village sans curé n’est plus un village ... que diable !

En 1911, Robert, le dernier curé nommé à Oze, préfère habiter dans sa maison de Veynes et ne vient plus que pour les offices et le catéchisme. Après lui, la crise des vocations aidant, Oze est rattaché à la cure de Veynes et il n’y aura plus de curé attitré, comme dans la plupart des petites paroisses de France. Ce n’est point pour autant que la population se détourne de son église ... Les paroissiens continuent à l’entretenir avec un soin jaloux. Ils remplacent le vieil autel de noyer par un autel à gradins de marbre, ils décorent, surchargent - selon le goût de l’entre deux guerres - d’innombrables statues de saints en plâtre, de chandeliers, de nappes, de tapis, de dentelles ...

Puis ... la mode change et le temps passant tout se défraîchit.

En 1971, dans un élan d’enthousiasme les paroissiens - jeunes en tête, vite suivis et relayés par les adultes - restaurent et "dépouillent" quelque peu l’intérieur, pour s’adapter à la nouvelle liturgie. L’autel de marbre est remisé, ainsi que la barrière de communion en fer forgé, les statues de plâtre - très saint-sulpiciennes - et les bancs des hommes qui entouraient l’autel ... Non sans un pincement au coeur des paroissiens les plus agés qui ont du mal à reconnaitre l’église de leur communion ...

Quelques années plus tard, la façade est recrépie, puis en 1990, le toit est refait à neuf pour éviter les innombrables gouttières. Comme à chaque restauration, on trouve l’église superbe et on la croit prête à affronter les années ...

Mais l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement ...

Voilà que des fissures réapparaissent dans la voûte, puis s’élargissent ... Il faudrait intervenir au plus tôt, avant qu’il ne soit trop tard ... Or - étrange répétition - la commune est endettée pour amener l’eau de la source des Addoux au village ... comme en 1850 !!

Mais, cette fois-ci, on n’attend pas que la voûte s’effondre. Toutes opinions confondues, les Ozois se mobilisent pour refuser d’admettre, en 1993, la fermeture définitive de leur église. Trouver les fonds nécessaires à la réfection d’une voûte n’est pas chose aisée pour une si petite commune ... Et pourtant, Conseil Municipal en tête, Oze a réussi !

Aujourd’hui, en présence de Monseigneur l’Evêque de Gap, l’église Saint Laurent d’Oze rouvre ses portes, après deux ans de fermeture et de travaux, pour accueillir à nouveau les Ozois.

On serait tenté de dire "une fois encore" ... et ce coup-ci, chacun espère que ce sera pour plus de cent ans !!!

Marie Françoise - Juillet 1995

Mobilisés par la réfection de la "voûte", les Ozois ont décidé de ne pas en rester là. En janvier 1995, ils ont créé l’Association des "Amis de l’église Saint Laurent d’Oze" (parution au Journal Officiel le 8 février 1995). Par leurs cotisations, ses adhérents participent à la rénovation et l’embellissement de l’intérieur du bâtiment, à l’entretien du mobilier et à l’organisation chaque été de concerts sous sa voûte et de toutes manifestations aptes à conserver et à mettre en valeur le modeste patrimoine religieux que leur ont légué leurs ancêtres.