La crèche

Par  mfa  jeudi 25 décembre 2003.
 

En vidant, cet été, la maison de mamie Moute, j’ai trouvé dans un coin d’armoire, sous une pile de draps, ce panonceau, encore muni de sa ficelle qui a dû être accroché un temps dans la sacristie. Voilà donc datée la crèche de l’église ! Le petit Jésus de cire fabriqué par les Clarisses de Romans, ainsi que St Joseph, la St Vierge, le berger et les Rois Mages de plâtre peint, ont été achetés pour la Noël 1899.

La lecture de cette liste de donateurs permet d’imaginer - sinon avec certitude, du moins avec de très fortes présomptions - la position sociale de chacun, son attachement à l’Eglise, son souci du “qu’en dira-t-on”...

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Panonceau de la souscription pour la crèche

L’idée d’acheter une crèche pour l’église a dû être lancée par les deux premiers de la liste, “les Jeunes“ de l’époque : Ferdinand Sauvebois 20 ans, grand-père de Magdeleine, et Marie Dastrevigne, 20 ans elle aussi, soeur d’Isaïe Dastrevigne et grand tante de Ginette. Enfants de familles catholiques convaincues, on les imagine faisant le tour du village pour récolter la participation des habitants ! Ils ont donné l’exemple en souscrivant chacun pour 1 Fr. Sachant que le salaire journalier d’un ouvrier agricole était alors de 3 Fr par jour, ils ont dû épuiser ce qu’on n’appelait pas encore leur “argent de poche”... !

Suivent tous les membres de la famille Itier de Véras, les notables du village, à commencer par les deux adolescentes : Albertine,16 ans, “la” Melle Itier de Véras et Etiennette, 15 ans, la future Mme du Long-Praÿ. Elles ont dû économiser sur leur budget de colifichets pour donner 5 Fr à elles deux... Mr Mars, leur précepteur de Montpellier, ne veut pas être en reste sur ses élèves et verse 0 Fr 90. Leur grand-mère Henriette de Brémond, 87 ans, veuve de Jules Itier, sort 2 Fr. de ses rentes. En ces temps, il était impensable d’entrer au service d’une famille catholique, sans être soi-même pratiquant... Toute la domesticité du château participe donc à la collecte : Joseph Pelissier et Aimé Garcin les domestiques, Antoinette Disdier la cuisinière et Casimir Emery 49 ans, le métayer. Chacun d’eux donne 1 Fr. La somme est si importante, comparée à leurs gages, qu’on ne peut s’empècher de les soupçonner d’avoir voulu se faire bien voir des “patrons”... Tout en fin de liste, il est attendrissant de voir la petite Gabrielle 12 ans, fille du métayer, donner spontanément 10 petits centimes pour participer à l’achat du joli Petit Jésus de cire... Quand à Paul-Jules Itier, 49 ans, avocat, chef de famille et patron bien pensant, il s’inscrit généreusement pour 5 Fr. Position de notable oblige ... !!!

Dans la liste des habitants du village, il est amusant de noter que certaines familles sont inscrites sous le nom de Madame et d’autres sous le nom de Monsieur. Cette subtilité de libellé est symptomatique de la baisse de la pratique religieuse chez les hommes, en cette fin de XIXème siècle. Sous couvert de modernisme et se targuant d’être “Bons Républicains”, beaucoup d’Ozois ne mettent plus les pieds à l’église... S’ils laissent leurs femmes participer à la souscription, il parait évident qu’ils préfèrent ne pas associer leur nom à ces ... “bondieuseries“ !

Quoi qu’il en soit, la quasi totalité des maisons du village est représentée :
-  Marie Sauvebois 18 ans, de la maison au dessus de la fontaine, donne autant que son frère Ferdinand. Elle deviendra religieuse.
-  sa grand-mère maternelle Mme Victorine Brochier 68 ans, de la maison de Magdeleine.
-  Mme Marie Dastrevigne 62 ans, qui vit dans la maison de Ginette avec son mari Sylvestre, instituteur en retraite.
-  “les deux Goyes”(boiteuses) : Philomène Piérou 60 ans, soeur de la précédente et son amie du Saix Marie Gay 61 ans : toutes deux célibataires, revenues s’installer au bout de la maison de Ginette, après toute une vie d’ouvrières dans les soieries de Lyon.
-  Mme Célestine Bernard 61 ans, femme de Victor l’aubergiste de la place et grand-mère maternelle d’Isabelle et Henri.
-  Mme Victorine Reynaud 63 ans, de la vieille maison de Louis Bertrand et seconde épouse de son grand-père maternel .
-  Mme Marie Eulalie Illy 34 ans, de la Charrière, grand-mère de Thérèse Monier.
-  Vincent Truchet 71 ans, le vieux curé qui vit seul à la cure, donne 2 Fr sur ses maigres revenus.
-  Mme Marie Bermond 36 ans, de la maison d’Yvan, grand-mère paternelle d’Henri, Isabelle et Yvan.
-  Mr Jean Basset 65 ans, de la maison de Roger, un des rares qui ne craint pas d’afficher ses convictions religieuses.
-  Mme Rosalie Blanc 55 ans, de la maison de Suzon.
-  Mr Pierre Bermond 37 ans, catholique convaincu, cordonnier et grand-père de Jean-Pierre.
-  Mr Jean Rémy Blanc 55 ans, de la maison de Georges, grand-père de Blanchette dont beaucoup doivent encore se souvenir.
-  Mme Marie Illy 55 ans, de la maison de Margot Rolland. Elle est le “pilier”de l’église d’Oze et son dernier fils vient d’entrer au séminaire.
-  Mr Louis Lesbrosse (sic) 29 ans, de la maison de Monique, encore célibataire, futur père du Louis Lesbros que nous avons connu.
-  Mr Aimé Blanc 54 ans, de la maison de Roger Audibert.
-  Mr Jean André Blache 51 ans, le nouvel instituteur. En cette année 1899 il donne“toute satisfaction à la population qui est d’avis de le garder”. Il vit et instruit vingt élèves (dont cinq filles) dans l’école construite dix ans plus tôt .
-  Mme Célestine Millou 39 ans, de la maison d’Henri Bermond. Les Millou sont, peu ou prou, les plus riches du village et elle donne 3 Fr50.
-  Mme Hortense Laurent 36 ans, de Siva, épouse et belle soeur des Rabani qui ont réparé le toit d’Alain Synave. Elle est étrangement inscrite sous son nom de jeune fille ? Faut-il en conclure que son mari refuse catégoriquement de voir apparaitre son nom sur la liste ... ??
-  Mr Joseph Cornand 70 ans, beau-père de Joseph Richier et tisserand à la retraite dans la maison de Mme Richier.
-  Mr Emile Allouis 48 ans, du Champ de Doire, mon arrière-grand-père.
-  Mr Julien Roubeau (sic) 58 ans, de la Charrière, arrière-grand-père maternel d’Henriette, Jacqueline et Nicole (ex-Cornand).
-  Mme Elisa Vial 50 ans, dite “la cantonnière” en raison du métier de son mari, grand-mère de Marcel.

Il est logique de ne pas trouver sur la liste Jean Motte, le Franc-Maçon virulent de la maison des Rodarie, ni Théodore Blanc du Serre “pauvre indigent”, ni les Roubaud de la maison de Jean-Marie et Simone, pourtant très pratiquants.Vivant à Gap, ils ont certainement donné leur écot aux vacances d’été. L’absence de participation de la mère Disdier et de deux ou trois autres peut surprendre. Mais, la liste n’était pas forcément exhaustive...

L’important, est que ces beaux santons, achetés par nos ancêtres, soient encore là, un siècle plus tard et surtout, que nous les conservions précieusement ! Ne manquez pas de venir les admirer pendant les fêtes de Noël ...

MFA - Noël 2003


Le panonceau de la souscription pour la crèche (grand format)