Historique

Par  mfa  lundi 20 février 2006.
 

Les origines

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Le paysan et sa houe. Miniature , XIIème S

Dès l’époque gallo-romaine, quelques familles d’agriculteurs occupent le cirque d’Oze au croisement de plusieurs routes. Trois villas y ont été repérées.

Ces domaines ruraux, entourés d’un océan de brousailles et de landes, regroupent, près d’une source, des familles élargies qui n’ont qu’un objectif : défricher pour gagner de nouvelles terres cultivables. Elles y prospèrent pendant une dizaine de siècles ... s’organisent en village ... et une fois la féodalité établie, Oze devient le centre de la baronnie de la Val d’Oze et son baron : le seigneur majeur.

D’aucuns pourraient croire qu’une longue période prospère va s’ensuivre ... Mais les aléas de l’Histoire en décident autrement ... et les pauvres Ozois vont se trouver confrontés à une succession de troubles, destructions, incendies, pillages et autres exactions qui pendant six siècles vont les balloter de déménagement en déménagement et de reconstruction en reconstruction, empéchant la moindre croissance.

Six siècles de village perché ( IXème siècle - 1472 )

Au IXème siècle, des hordes sarrazines, venues d’Espagne et basées aux environ de Fréjus, remontent régulièrement les grands axes de communications le long des rivières, pour piller et rançonner. Comme la plupart des populations de Provence et du Bas Dauphiné, les 0zois abandonnent leur village de la plaine pour se réfugier sur les hauteurs.

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(Fig.1) Ceinture de cuir

Cette première reconstruction forcée les oblige à s’installer sous le serre de St Laurent, au pied de la tour de leur baron et à fortifier le village. Le lieu est sûr, mais fort malcommode, sans eau et loin des terres cultivables. Chaque matin, la houe sur l’épaule, ils descendent travailler leurs terres de la vallée et remontent au coucher du soleil, pour se mettre à l’abri derrière le "barri" : un puissant rempart qui barre le vallon de Saint Laurent, là où les escarpements rocheux n’assurent pas une protection suffisante au village.

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(Fig.2) Le porte boucle

Quelques pans de murs au Champ de Vières marquent encore l’emplacement des maisons et du rempart. Dans les années 1960, une campagne de fouilles, publiée dans le bulletin de la Société d’Etudes des Hautes Alpes, a permis d’étudier une cinquantaine de tombes du cimetière de ce village perché, sur le versant Est du serre de la Tour. Divers éléments vestimentaires métalliques, quelques bijoux et des poteries, typiques de la fin du XIVème siècle, sont aujourd’hui exposés au Musée de Gap. La plus belle pièce est une superbe ceinture de cuir (Fig.1) - vraisemblablement féminine - ornée de 94 motifs de bronze repoussé, en forme de tréfle. Le porte boucle (Fig.2) est gravé des deux initiales de la défunte : a.a.

Retour dans la vallée 1472

En 1472, sous le régne de Louis XI, la baronne de la Val d’Oze donne permission à ses manants “de se rebatir où bon leur semblera et de se servir des débris de leurs bâtiments et maisons, attendu qu’ils menacent ruine ” à la suite d’un incendie. Tout risque d’invasion étant depuis longtemps écarté, Oze déménage à nouveau et chacun cherche, en toute logique, à se rapprocher des terres qu’il possède dans la vallée. Certains redescendent au couchant, vers l’ancien Oze, au pré Davin. D’autres vers l’Est, au bord du torrent de Pouttelier où existent déjà quelques bergeries. De part et d’autre des serres, la population, désormais éclatée, s’emploie activement à reconstruire.

Les années passant, les deux communautés - pourtant formées des mêmes familles -prennent rapidement leur indépendance. Deux ou trois générations - et quelques rivalités sur les terres - suffisent pour qu’elles forment les deux villages, bien distincts et parfois rivaux, d’Oze et de Saint Auban d’Oze. Après quelques décennies de récupération, tout semble en place pour entamer enfin une période de croissance ...

Les guerres de Religion - Incendie du village 1573

Mais les Alpes plongent dans la tourmente des Guerres de Religion. La famille Farel qui a préché la Réforme, dès 1520, dans le diocèse de Gap, est alliée à tous les nobliaux des environs. Elle a tôt fait de les convertir, et avec eux tous les personnages en vue. A Veynes, notaires, avocats, chirurgiens, marchands et toute la bourgeoisie deviennent protestants. Ils trouvent dans la rigueur de la Religion Réformée une réponse au manque d’évolution de l’Eglise et à l’absence de formaion des prêtres qui, bien trop souvent, étaient incapables de s’occuper de leurs ouailles.

Commencé dans la clandestinité, le mouvement prend rapidement de l’ampleur et attire la répression des autorités catholiques. Des troubles commencent, vite envenimés, et la région sombre dans les horreurs d’une guerre sans merci entre protestants et catholiques. Pendant plus de vingt ans, les exactions des deux camps se succèdent sans relâche.

Les troupes calvinistes de Lesdiguières prennent Veynes en mai 1573 et quelques soldats égarés poussent jusqu’à Oze, resté catholique, à la recherche de nouvelles rapines. En quelques heures, le bétail est pillé, les champs piétinés, les réserves incendiées et le village en cendres...

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Les blés incendiés par les religionnaires. Journal d’un bourgeois. 1591 .

Pour la deuxième fois en cent ans, les Ozois sont condamnés à reconstruire leurs maisons ! Les moins touchées, dans le haut du Pré Davin - sans doute protégées par un coup de bise providentiel qui a rabattu les flammes - retapées au mieux, forment l’actuel hameau de la Charrière. Mais la plupart des habitants transporte tout ce qui est récupérable, pour reconstruire un peu plus loin, sur une longue butte, bien exposée au Sud, le long du profond béal de Girolle. Cette douve naturelle servira - pense-t-on - de protection si par malheur des bandes de pillards viennent encore de Veynes. Les maisons s’y étirent à la queue leu leu, puisque la butte est trop étroite pour accueillir un village groupé.

Un siècle de récupération ( 1598 - 1692 )

La publication à Nantes, en 1598, d’un Edit de pacification finit par calmer les esprits, en donnant aux protestants le droit de pratiquer leur culte.

Les désordres cessent enfin... , mais effacer les traces de la tourmente est long et laborieux... retrouver l’équilibre, plus encore...

Etrangement, ce sont deux facteurs extérieurs et inattendus - un peu long à expliquer ...- qui permettront au village de franchir cette difficile période de récupération.

D’une part, les Veynois sont nombreux à posséder des terres à Oze : marchands, artisans, notaires. En un mot des gens plus fortunés que les Ozois. Ils ont l’habitude des affaires et sont seuls à pouvoir racheter du bétail de labour. Pendant une quinzaine d’années, ils prètent à leurs fermiers : tantôt des semences remboursables à la récolte suivante, tantôt un boeuf pour les labours, tantôt une modique somme d’argent en échange d’une obligation, prenant ainsi une part active à la remise en culture du territoire.

Par ailleurs, les Alpes dauphinoises se sont intégrées dès le début du XVIème siècle dans les grands courants commerciaux Est-Ouest, entre l’Italie et l’Espagne. Tout un réseau de colportage où les protestants semblent les plus actifs, s’y est constitué pour écouler vers les plaines les produits indispensables dont elles manquent : cuir, laines, bois, etc.... A Veynes, plusieurs familles “trafiquent” avec la vallée du Rhône et le Languedoc. Autour d’elles, gravite toute une hiérarchie de commis, colporteurs, porteballes, muletiers et marchands ambulants... généralement des neveux, des cousins ou des “redevables”.

Dès le retour de la paix, sept familles ozoises réussissent à entrer dans leur mouvance et partent chaque hiver proposer leurs laines à Pezenas, Pierelatte, Avignon, Pont Saint Esprit et même Montpellier. Elles amassent rapidement de jolis pécules.

Or, les liens sociaux du village sont si étroitement imbriqués que la réussite de ces “marchands” dépasse largement le cadre de leur famille. C’est à Oze, bien sûr, qu’ils prennent leurs valets, qu’ils recrutent leurs porteballes trop heureux d’éteindre une dette par une saison de travail. C’est à Oze, aussi, qu’ils se fournissent en laine brute ou manufacturée, incitant leurs compatriotes à se transformer, pendant les mois d’hiver, en cardeurs à laine ou tisserands : deux activités annexes immédiatement lucratives et moins alléatoires que leurs maigres récoltes céréalières. Par ailleurs, absents la plus grande partie de l’année - sans pour autant abandonner leurs terres - ils font garder leur bétail, engagent des bras pour les labours et les moissons...

Bref, en fournissant travail et salaire aux plus démunis du village, ils permettent de maintenir à Oze plus d’hommes que la terre ne pourrait en nourrir et participent, en grande partie, au redressement du village.

Dans les années 1680, une prospérité naissante s’installe qui atteint presque le bien-être... Malheureusement, l’Histoire est parfois sujette à d’étranges répétitions ...

Passage des troupes du Duc de Savoie - 1692

Dès 1685, la Révocation de l’Edit de Nantes supprime le droit de pratiquer la Religion Réformée. Les protestants de France sont à nouveau persécutés et les puissances luthériennes d’Europe s’allient pour leur venir en aide. La guerre de la Ligue d’Augsbourg éclate en mai 1689.

Pour couper la route aux troupes coalisées qui menacent les frontières, Louis XIV fait ravager le Palatinat. En représailles, le duc de Savoie passe la frontière en 1692 avec 40 000 hommes et ravage les Alpes, à son tour...

Gap est quasiment rayé de la carte le 30 août, Veynes est incendié et, de là, quelques soldats rayonnent aux alentours, dans les premiers jours de septembre. Réfugiée dans les serres, la population d’Oze assiste impuissante au pillage et à l’incendie de ses gerbiers dans les champs. Le prieuré de Véras et la maison du seigneur, sur la place, sont brulés et seule la structure très lâche du village évite que le feu ne se propage de chaumes en chaumes.

Les maisons du village l’ont échappé belle ... mais la perte de la récolte est un véritable drame. Dans une société où tout est consommé et les réserves inexistantes, une récolte perdue met la population en péril et - à tout le moins - lui fait faire un bond en arrière. Tous sont contraints de s’endetter pour plusieurs années.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les protestants persécutés prennent, les uns après les autres, le chemin de l’exil vers la Suisse et l’Allemagne. Profitant des troubles de la guerre, environ deux cent cinquante personnes de Veynes passent les frontières, et parmi elles les marchands qui laissent derrière eux des réseaux de colportage démantelés.

La cassure se révèle désastreuse pour les petits marchands d’Oze qui perdent leurs intermédiaires et le crédit que leur accordaient les grandes familles. En quatre ou cinq ans leur commerce périclite à son tour et ils redeviennent paysans à part entière. Du même coup, les Ozois qu’ils employaient perdent leurs revenus annexes et la demande locale de tissu de laine ne suffit plus à faire vivre tous les cardeurs et tous les tisserands du village... Bref, toute la communauté ozoise, endettée pour remplacer la récolte de 1692, n’a plus les moyens de gagner de l’argent frais pour rembourser.

Dès 1700, la population du village se trouve nivelée par le bas et la terre ne suffit plus à nourrir autant d’individus que le crédit et la marchandise permettaient d’y maintenir.

A nouveau, plus d’un siècle de lente récupération (1700 - 1830 )

Il faudra bien un siècle pour effacer définitivement les conséquences de la Révocation de l’Edit de Nantes et de la récolte perdue de 1692...

Dans les années 1750, un essor timide semble pourtant pointer. Rien de spectaculaire... mais un équilibre précaire, toujours menacé par une mauvaise récolte. Consommant toujours la majorité de leur production céréalière, les Ozois ont réussi ce tour de force, en convertissant une partie des coteaux incultes, en vigne. En 50 ans, leur nombre a plus que doublé au village. Les raisins vendus aux marchés de Veynes, bien plus cher que les céréales, assurent, peu ou prou, l’argent des impôts... pour peu qu’il ne gèle pas trop.

(JPEG) Cependant, les préoccupations demeurent purement matérielles et surtout individuelles : produire pour manger, manger ce qui n’est pas monnayable, vendre tout ce qui peut faire de l’argent, et de cet argent dépenser le moins possible, pour le cas où les blés seraient détruits par une gelée de mai ou un orage d’août.

Des siècles de résignation passive face aux aléas des saisons ont appris aux Ozois qu’on n’est jamais sûr de rien et les ont même habitués à se contenter du peu qu’ils ont ... Alors que partout on s’agite, revendique et grommele, eux s’appliquent à survivre et à supporter la fatalité.

Les impôts trop lourds, les priviléges du baron ... ils les haïssent, bien sûr, mais au même titre que la lune rousse ou la grêle ... impuissants devant ce qui les dépasse et existe de toute éternité. A-t-on jamais vu quelqu’un supprimer la grêle par ses récriminations ? Alors à quoi bon se plaindre ... ?

La Révolution de 1789 passe, sans que les ozois y participent ... Ils ne sont pas mûrs pour la contestation ! Et surtout pas pour la revendication de groupe...

Témoins muets et incrédules, ils n’en reviennent pas d’être libérés des redevances seigneuriales et des impôts de l’Eglise. Mais méfiants de nature - et à juste raison - ils n’osent trop se réjouir, ni croire que les redevances abolies le sont pour toujours. Prudemment, ils continuent à ne rien investir...

Pendant les trente années qui suivent, on leur fait successivement jurer fidélité à la République, aux Consuls, à l’Empereur, au Roi, puis encore à l’Empereur ... et au Roi de nouveau ... Ils ont du mal à comprendre ! Et à chaque changement de régime tremblent de voir rétablir les taxes exécrées.

Vers les Temps Modernes ( 1830 - 1890 )

Pourtant, les années passant - et l’apparition de la pomme de terre aidant - les grands bouleversements de la Révolution portent leurs fruits. Par mille et une menues nouveautés dont personne ne saisit l’importance dans l’instant, le village d’Oze sort lentement de son isolement.

L’homogénisation du système de poids et mesures facilite les échanges et permet de vendre plus loin et à profit des denrées dont le cours s’effondre sur place les années de bonnes récoltes locales.

La construction de routes nouvelles et enfin carossables, désenclave le village, lui donne accès aux foires et - du même coup - à des idées nouvelles, des savoir-faire différents et des rencontres jusque là impensables.

En 1833, la loi qui rend obligatoire l’ouverture d’une école dans chaque village, permet à tous les enfants d’apprendre à lire. Dès 1866, sur les 133 habitants d’Oze, en âge de savoir lire et écrire, ils ne sont plus que 17 à en être incapables.

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Extrait des délibérations du Conseil Municipal

La conscription obligatoire sort les jeunes de leur village, pour sept longues années et les met en contact avec des hommes d’horizons différents. Ils en reviennent riches d’expériences qui ne peuvent qu’entrainer des évolutions dans leur vie future.

L’ouverture, en 1875 , de la ligne de chemin de fer Marseille - Gap permet aux plus entreprenants d’aller se placer dans les villes de Provence pendant les mois d’hiver ou d’aller vendre facilement quelques fromages sur les marchés du Sud.

A l’approche du changement de siècle, une constatation s’impose : tout a changé à Oze ! Les relations économiques et sociales, le niveau de vie, les mentalités ... en un mot le monde ! Tout s’accélère d’un coup dans les années 1890.

La Révolution mécanique ( 1890 - 1920 )

Attirés par la facilité apparente de la vie citadine, les jeunes sont de plus en plus nombreux à partir tenter leur chance à Marseille ou Grenoble. Déchargés d’une bouche à nourrir sur un domaine de 4 ou 5 hectares qui ne rapporte pas grand chose, les parents sont fiers de ce qu’ils considèrent comme une promotion. Sans imaginer que leurs enfants vont grossir les rangs d’un prolétariat peu enviable, ils encouragent leur exode vers les villes.

Mais, cette émigration des jeunes influe de façon profonde sur l’économie du village. Jusqu’alors, et depuis des siècles, toutes les cultures ont été faites à bras - et ce n’est pas un vain mot ! Or voilà que pour la première fois, les bras manquent ... On a beau s’entraider entre voisins, trop souvent les récoltes sont encore sur pied pour les orages de mi-août ... Même si leur prix reste disuasif, les machines agricoles restent - tout bien pesé - le seul paliatif à l’absence des jeunes. Chacun se prend à compter ses sous et à rêver d’une faucheuse ou peut-être bien d’une charrue. La révolution mécanique est en route !

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Gare de Veynes le 3 Août 1914, départ des mobilisés.

Malheureusement, l’interminable guerre de 14-18 diffère pour un temps les projets, en réquisitionnant tous les hommes valides.

A Oze, ily a quarante cinq hommes, agés de 20 à 85 ans. Deux d’entre eux sont boiteux et un troisième est sourd. L’armée n’en veut pas, ni des vieux. Deux autres, pères de six enfants mineurs, sont ajournés.

Ils sont donc vingt deux hommes, agés de 20 à 45 ans, à partir le 1er août 1914 , lorsque la cloche de l’église sonne la mobilisation générale, vers 17 heures 30. Les trois quarts de la population active et la moitié du total de la population masculine d’Oze ... ! Il ne reste que les femmes, les vieux, les gamins et les deux estropiés pour attaquer la moisson ...

Les jours, et les mois passent pour les mobilisés, dans la boue et l’enfer des tranchées... Et les moissons se succédent, tant bien que mal, au village, sans les hommes.

Leur nombre, d’ailleurs, ne cesse de décroître. Quelques vieux meurent... On rapelle tous les hommes valides jusqu’à 55 ans. Puis les jeunes des classes 17, 18 et 19 sont appelés en avance. (JPEG) Les gendarmes ont la triste mission de venir annoncer qu’un fils ou un père est tombé au champ d’honneur. Ils viendront à Oze sept fois en trois ans !

Les femmes guettent la venue du facteur. Qu’une semaine passe sans la lettre griffonée au crayon à papier dans un coin de tranchée ... et l’angoisse s’installe.

Elles attendront et angoisseront quatre longues années... gérant avec courage et tenacité l’exploitation, pour que tout soit en ordre au retour de leur “homme”.

Sitôt la paix revenue, les anciens projets de modernisation sont mis à exécution, apportant, avec beaucoup de retard, ce que d’aucuns appellent “la Révolution Mécanique”. Qui achète une faucheuse-lieuse, qui un semoir mécanique, qui une moissoneuse-lieuse. Ce qui entraine, forcément, un accroissement de la productivité, mais met à la retraite quelques Bijou, Cadet ou Biche, prématurément conduits à l’abattoir...

La notion de productivité, jusques là inconnue des Ozois, s’impose tout naturellement. Il serait bien naïf celui qui continuerait à cultiver du seigle, de l’épeautre ou du sarrazin. En moins de dix ans, ces cultures “pauvres” disparaissent au profit du blé, plus noble et surtout plus rentable.

Il est révolu le temps où le travail de la terre ne servait qu’à assurer la subsistance. Désormais, il rapporte de l’argent et se mesure en terme de rendement, tout en réclamant moins de sueur.

Le bon vieux temps ( 1920 - 1940 )

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la place du village en 1920

Commence alors pour Oze un temps béni où tout semble réussir. Les Ozois ont enfin le temps et surtout les moyens, de penser à leur bien-être.

Leur territoire à beau être silloné de rifs et de ruisseaux... ils sont toujours à sec ! Avoir de l’eau, à proximité et à volonté, est donc leur premier souci.

Le projet - grandiose - de capter la source du Prieur dans la montagne d’Oule, est enfin mis à exécution en 1922 par le maire dynamique - et quelque peu visionnaire - de l’époque : Isaïe Dastrevigne.

Des fontaines émaillent le village, vite suivies d’un réseau d’égouts. Et puisqu’on a de l’eau et que l’hygiène est à la mode, Oze est le premier village du département à se doter de bains-douches municipaux ... avec de l’eau chaude !

Comble de modernisme : un téléphone public est mis à la disposition des habitants “avec un piéton rémunéré pour porter les messages”.

Pour que la “transformation magique du village” soit achevée, il ne manque plus que l’électricité... C’est chose faite en 1925 pour les places et les rues et les particuliers rangent leurs bougies, dans les années suivantes.

Tant de merveilles, réalisées en 5 ans, changent radicalement la vie quotidienne et les Ozois chantent à tue-tête à la moindre occasion : “Salut mon beau pays, tu es un vrai paradis !”.

(JPEG) Les uns après les autres, ils rénovent leurs maisons, tombent les voûtes, ouvrent des fenêtres, rajoutent un étage et suppriment les cloaques du devant de leur porte. Les loisirs - eux aussi - se modernisent ! Finies les parties de "paume" dominicales sur la place de l’église... Les boules prennent la relève... Les Ozois fondent l’A.B.O : Amicale Boule d’Oze et construisent de leurs mains un boulodrome où ils disputent, le dimanche, d’interminables parties de "longue", avec des boules de bois cloutées.

Ils coulent - à n’en pas douter - les jours les plus heureux de leur histoire. Des jours qu’ils s’accorderont plus tard à appeler avec nostalgie “le bon vieux temps”. Un temps où l’on travaille encore dur, mais d’autant plus volontiers que la terre rapporte. Un temps où sans avoir coupé la campagne du monde traditionnel, le modernisme a suffisament modifié les rythmes de travail pour rendre le quotidien heureux.

Un temps où l’on a encore du temps... !

"La fin du terroir" ( 1940 - 1990 )

Quelque peu endormis par une prospérité sans doute factice et passagère, les habitants d’Oze se laissent surprendre par les douloureuses années de la Seconde Guerre Mondiale et plus encore par la transformation insidieuse du monde rural.

En mobilisant les hommes valides, en gelant les marchés et en réquisitionnant une partie non négligeable de la production, la guerre met en hibernation l’évolution du village de 1939 à 1945.

La tourmente terminée, chacun reprend ses efforts de modernisation et d’intensification de production. Certains innovent avec la culture d’arbres fruitiers. Le climat et la nature du terrain s’y prètent si bien que très vite chacun possède sa plantation.

Dans les années cinquante, tous se lancent dans des emprunts pour l’achat d’un tracteur ou d’une batteuse. Mais les conditions économiques d’ensemble ont tant changé depuis la Guerre que les résultats de cette mécanisation tardive sont plus que décevants.

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le tracteur

Partout en France, les petites exploitations ont du mal à dégager les bénéfices nécessaires au renouvellement d’un matériel cher et dépassé avant même d’avoir été amorti.

A Oze, l’endettement perpétuel qui en résulte donne aux agriculteurs, dès les années 1960, l’impression de travailler à fonds perdus. D’autant qu’à la même époque, ils accèdent aux biens de consommation et ont besoin de liquidités pour s’équiper - comme tout le monde - de vélomoteur, machine à laver, frigo, salle de bains, puis téléphone, télévision, congélateur et autres... Toutes dépenses difficiles à distraire d’un budget déjà grévé par l’achat du matériel agricole... Parallélement, ils ont été si nombreux à convertir le moindre lopin en plantation que le cours des fruits s’effondre. Les années passant, ils se voient condamnés à arracher leurs arbres et finissent par ressentir le métier d’agriculteur comme une sorte de “malédiction héréditaire”.

Par ailleurs, il est fini le temps des frères et des fils :“domestiques gratuits”. Chacun revendique une juste rémunération de son travail, quite à chercher une activité extérieure à l’exploitation. Du coup, la famille traditionnelle se réduit, de plus en plus souvent, à un couple et la scolarisation des enfants est prolongée au delà de la durée légale, dans l’espoir de leur donner les moyens de quitter la terre. A partir de 1963, une Indemnité Viagère de Départ permet aux agriculteurs de prendre une retraite bien méritée. Mais elle augmente le nombre des exploitations vacantes, dans la mesure où tous les fils ont été poussés dans d’autres voies.

Dans ces conditions, il est évident qu’à Oze, comme ailleurs, les petites exploitations sont définitivement condamnées. Des études montrent “qu’à moins de 40 hectares, on n’entre plus dans l’agriculture, on en sort”. Or en 1965, la moyenne des exploitations ozoises est de 10 hectares, une seule dépassant 50 hectares.

Faute d’avoir accepté à temps un remembrement - certes douloureux - le village se trouve réduit à attendre que la nature y pourvoie par le jeu des successions.

Mais à force d’attendre, le renouvellement de la population finit par ne plus être assuré et l’absence d’héritiers est sanctionnée en 1971, par la fermeture de l’école ... Comme s’il était impossible d’échapper à ce processus de lente décomposition qui vide les campagnes françaises.

Les derniers agriculteurs vieillissent, partent à la retraite ... et sans ressources humaines, ni financières, le village se vide, se meurt ... Non seulement il n’y a plus d’agriculteurs ... mais sous peu il n’y aura plus personne...

Vers une renaissance ?

Pourtant, Oze se transforme depuis une quinzaine d’années.

Alors qu’au siècle dernier, les 0zois ne songeaient qu’à partir vers les villes, voilà que les descendants de ceux qui sont partis ne souhaitent que le retour au village de leurs ancêtres ... pour des week-ends, des vacances, puis, plus tard ... la retraite.

Bien sûr ils ne reviennent pas pour cultiver ... ! Ils en seraient bien incapables d’ailleurs... C’est plutôt, pour eux, une forme de défense contre toutes les agressions de la vie moderne, les excès de l’urbanisation, les atteintes de la pollution et l’anonymat qui sévit dans les villes. Mais leur choix, ne relève pas du Tourisme. Oze n’offre ni les structures, ni le cadre d’un village du Club Méditérannée ... ! Il n’est pas non plus motivé par l’engouement général pour le rustique ... Mais plutôt, par un besoin vicéral et sincère de s’inscrire dans une continuité, de se relier au groupe humain dont ils sont issus, d’appartenir à une “petite patrie” sur la terre de leurs pères.

Quelques vieux, trop malheureux de voir leur village perdre son identité agricole, préféreraient sans doute l’installation de paysans, plutôt que celle de tous ces vacanciers inactifs ... Mais, il faut bien l’admettre : de nos jours, il n’y a place au village que pour un ou deux agriculteurs. Or, deux familles, cela n’a jamais fait un village ... Alors, plutôt que de voir les portes se fermer les unes après les autres, mieux vaut intégrer quelques estivants.

Leur présence au village a déjà sauvé de la ruine quelques bâtiments abandonnés et détourné de leur destination première quelques granges délaissées, faute de candidats à l’agriculture. A travers eux, Oze a retrouvé une joyeuse animation pendant une partie de l’année.

Mais la partie n’est pas gagnée ... Pendant les mois d’hivers, la population effectivement sur place ne dépasse pas la trentaine ... Et les rues, déjà bien désertes en dehors des périodes de vacances scolaires, le seront plus encore, lorsque les derniers survivants d’un monde agricole disparu, auront rejoints leurs ancètres au Champ de Seime. Quand aux estivants qui attendent avec impatience le retour au village pour la retraite, dans une quinzaine d’années, ils seront à leur tour bien vieux pour faire vivre Oze.

Il est temps d’accueillir des nouveaux venus, prêts à s’installer à l’année, même si leur activité n’a rien à voir avec l’agriculture... Pour qu’un village vive, il faut des enfants, beaucoup d’enfants ... même pendant les mois d’hiver.

Marie-Françoise Allouis - 1999