Un siècle sans église

Par  mfa  mercredi 27 juillet 2005.
 

Les Ozois ont vécu cinq siècles sur les hauteurs de Saint Laurent, bien à l’abri des invasions. Ce n’est qu’en 1472, sous le règne de Louis XI, qu’ils réintégrent la vallée, une fois tout danger écarté.

Les premières années, ils sont trop occupés à construire leurs maisons pour envisager une nouvelle église dans leur nouveau village. Ils continuent donc à escalader les marnes, pour entendre la messe chaque dimanche dans leur église Saint Laurent et pour enterrer leurs morts au pied de la vieille tour de leur baron. Ces expéditions dominicales en lieu hault et mal aysé sont loin dêtre une partie de plaisir pour les paroissiens ... Il faut monter près dun quart de lieue sur le rocher, par un chemin qui na pas un pied de largeur. Sans parler des mois dhiver, où il faut affronter quantité de neiges, lavalanches et fondrières ... Mais, une fois les maisons terminées, il ne reste plus un sou vaillant dans les bourses. D’années en années, la construction d’une église au village est repoussée. Et, le fatalisme général aidant - faute de mieux - ils se contentent de leur église perchée !

Il est donc facile d’imaginer qu’un siècle plus tard, pendant les troubles des Guerres de Religion, lorsque des bandes calvinistes brûlent l’église de Saint Laurent, dans les années 1570, les Ozois - pourtant bons catholiques - sont "petitement" catastrophés ... Bien sûr, ils déplorent la perte de leur église ... Mais elle passe au deuxième plan, car leurs maisons toutes neuves de la vallée ont elles aussi été incendiées. Ce qui - au quotidien - s’avère beaucoup plus désastreux ! D’autre part, ils ne sont pas seuls à avoir perdu leur église. Dans tout le diocèse, elles sont rompues, desmolies et mises au néant ... Sur les 400 que sont en cet évèché, n’en i a pas 40 où lon puisse célèbrer le service divin. Certes, le malheur des autres n’est pas d’une grande consolation ... mais tout de même ... ! Et puis, autant l’avouer : ils ne sont pas mécontents d’être débarassés de la corvée d’escalade dominicale ... Quoiqu’un peu inquiets pour le salut de leur âme ... Leur curé continue à célèbrer la messe tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Mais une messe basse, hors d’un lieu consacré a-t-elle ma même valeur salvatrice ? Et, faire ses Pâques dans la grange de Millou ou de Brunet protège-t-il bien de l’Enfer ?

Aussi, quand en février 1581 leur curé Antoine Chabrand, est nommé prieur de Véras, ils sont trop heureux de le suivre dans la chapelle du prieuré qui n’est guière loin , sur le chemin de Veynes. Le lieu est plus conforme à la descence du service divin que l’une ou l’autre maison profane du village ... Ce qui calme leurs angoisses ! Le trajet n’est pas fatiguant ! Et surtout, cette église ne leur coûte rien, puisqu’elle est déjà construite ... ! Et puis, que je sâche, ce nouveau prieur... c’était leur curé ? Et puisqu’il n’en ont pas d’autre .... ??

Ne sachant plus où donner de la tête dans un diocèse ravagé où les caisses sont vides, l’évêque entérine cet état de fait, soulagé - sans doute - d’avoir un curé de moins à nommer. La chapelle Saint Pierre de Véras devient donc - provisoirement - paroschiale dOze. Le prieur y baptise, marie pour la multiplication du genre humain, ensépulture et chante messe comme s’il était encore le curé. D’ailleurs, de l’avis de l’évêque, il tient bien tout . Dès le premier décès, puisqu’on est en hiver, les Ozois trouvent moins pénible d’aller enterrer le mort au pied de la chapelle Saint Pierre. Et, du coup, le cimetière perché de Saint Laurent est abandonné à son tour...

A cette époque déjà, "le provisoire" avait tendance à s’éterniser ... au point qu’en 1608, l’église Saint Laurent est abattue jusquaux fondements des muraillhes et sans autel, le cemetière tout ouvert. Et les Ozois n’en ont cure... Plus personne n’habite là-haut depuis un siècle et il faudrait être bien bête pour aller y reconstruire une église !! D’ailleurs, quand bien même ils en construiraient une - au village ou là-haut - encore faudrait-t-il y avoir un curé ... Il n’est pas question de se retrouver comme ceux de Chateauneuf dOze, chez qui faute den trouver un, les enfants meurent sans baptesme et les décédés sont enterrés sans prebtres, comme bestes brutes !

Le prieur suivant rouspète bien un peu, pour le surcroît de travail que lui cause la charge de la paroisse d’Oze. Mais l’évêque fait la sourde oreille ... Il est bien trop occupé à redresser son pauvre diocèse "qui s’en va donner du nez en terre. " Il faut que chacun y mette du sien... Et comme le dit si bien le prieur de Dousard : "Si nous perdons courage, nous méritons que l’on nous escourge tous vifs ! " Que le prieur de Véras accepte donc de desservir la paroisse dOze et qu’il cesse de récriminer !

Dès lors, ni lui , ni les prieurs suivants n’osent se plaindre. Ni - surtout - les Ozois, trop contents d’avoir trouvé une solution à leur problème d’église ... sans bourse délier ! Et Saint Pierre de Véras sert - provisoirement - d’église paroissiale, pendant 20 ans ... 50 ans ... un siècle ... jusqu’à ce qu’en 1680 .... Mais, c’est une autre histoire ...

MFA - août 1995